EN AFRIQUE DU SUD, PRISCILLA BAKER TRACE LA VOIE DES SCIENCES DURES

À la croisée des sciences et des engagements, la chimiste sud-africaine Priscilla Baker vient de recevoir le prix L'Oréal-Unesco « Pour les femmes et la science » pour la région Afrique et Moyen-Orient. Professeure à l'université du Cap-Occidental, elle est saluée pour ses travaux pionniers sur les capteurs électrochimiques, de minuscules dispositifs capables de détecter à très faible dose des polluants ou des biomarqueurs de maladies. Une innovation prometteuse dans un pays où les inégalités d'accès à la santé et les crises environnementales s'entrecroisent.

Née et élevée dans un quartier populaire de la périphérie du Cap, à l'époque où l'apartheid structurait jusqu'aux parcours scolaires, Priscilla Baker a longtemps cru que la science ne lui était pas destinée. En 1985, les manifestations contre le régime ségrégationniste bouleversent son année de terminale. « Beaucoup de camarades ont dû abandonner pour aller travailler. J'ai eu la chance de poursuivre, de décrocher le bac et d'être acceptée à l'université », se souvient-elle.

Trente ans plus tard, cette chimiste de 52 ans, cofondatrice d'un laboratoire de recherche multidisciplinaire au sein de l'UWC, voit son parcours reconnu au niveau international. À travers ses travaux, elle défend une vision de la science comme levier d'émancipation pour les femmes africaines et comme outil concret face aux défis du continent, du suivi de la qualité de l'eau à la détection précoce de pathologies chroniques. « Lorsque j'ai obtenu ma licence en sciences océaniques et atmosphériques en 1990, j'étais la seule femme et la seule personne de couleur. Malheureusement, les bateaux scientifiques n'étaient pas prêts à m'accueillir pour poursuivre mes recherches », se souvient-elle. Elle se tourne alors vers la chimie analytique, obtient son master à l'université du Cap-Occidental et poursuit son doctorat à l'université de Stellenbosch. « J'ai donc étudié dans les trois grandes institutions de la province. Je vois cela comme un avantage, car non seulement j'ai appris les sciences, mais j'ai aussi appris à naviguer entre les cultures, à m'affirmer en tant que personne de couleur au sein d'une identité multiculturelle. Et je pense que c'est l'un des plus grands atouts que j'ai développé? avec les sciences. »

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Quand la science répond aux besoins de terrain

À la tête du SensorLab, un laboratoire de pointe qu'elle codirige au sein de l'université du Cap-Occidental, Priscilla Baker mène des recherches sur les capteurs électrochimiques, ces dispositifs miniatures capables de détecter, à très faibles concentrations, des substances révélatrices d'un état de santé ou de pollution. L'un de ses objectifs : rendre possible une détection rapide, simple et fiable de pathologies chroniques dans les zones où l'accès aux équipements médicaux est limité.

« Depuis trois ans, nous intégrons ces systèmes de détection à l'électronique moderne pour concevoir des capteurs de maladies, » explique la chercheuse. Son travail s'appuie sur une expertise de longue date. « Mon doctorat portait sur l'hypertrophie cardiaque. Juste au moment où le muscle commence à subir un stress, il libère alors un composé dans le sang. Les capteurs que nous développons peuvent mesurer des niveaux qu'un ECG ne peut pas encore détecter. C'est ce que nous appelons l'alerte précoce. »

Son approche conjugue rigueur scientifique et collaborations internationales. « Nous avons fait la même chose pour la tuberculose, un projet lancé il y a près de dix ans, en collaboration avec l'université Cergy-Pontoise (désormais CY Cergy Paris Université). Nos étudiants sont restés à Paris pour développer les polymères semi-conducteurs, puis sont revenus dans mon laboratoire à UWC pour réaliser l'application et l'optimisation des mesures, » poursuit-elle.

Mais les applications de ces capteurs dépassent le seul champ médical. Une partie de ses recherches vise également à surveiller la qualité de l'eau, de plus en plus menacée par des contaminants invisibles. « De nombreux produits pharmaceutiques, comme le paracétamol et les anti-inflammatoires, finissent tous dans l'eau. Nous développons donc des capteurs simples, durables et inaltérables, capables de quantifier les concentrations de ces composés dans notre eau potable, nos eaux naturelles et nos systèmes de traitement des eaux usées », détaille-t-elle.

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De Pretoria à Cergy, une alliance au service de la recherche

L'esprit de coopération de Priscilla Baker dépasse largement les frontières sud-africaines. Depuis plus d'une décennie, elle tisse des liens avec des universités du Maroc, d'Éthiopie, d'Europe et des États-Unis. En France, cette ouverture s'est concrétisée par la création d'un laboratoire international associé, baptisé SenergyLab, en partenariat avec CY Cergy Paris Université.

La rencontre fondatrice remonte à 2011, lors d'un colloque scientifique à Pretoria. « Comme souvent dans ces rencontres, ce sont les échanges informels, autour d'un café, qui font germer les idées », se souvient Pierre-Henri Aubert, professeur à CY Cergy Paris Université. Entre 2013 et 2019, les liens se renforcent : échanges de professeurs invités, cours croisés, immersions dans les laboratoires et mobilités étudiantes alimentent une dynamique fertile.

De cette relation naît un partenariat structurant. « Cette synergie a permis une montée en compétences de part et d'autre. Les équipes sud-africaines ont acquis une expertise dans les matériaux de stockage d'énergie, tandis que nos chercheurs ont approfondi leurs connaissances dans le domaine des biocapteurs », poursuit Pierre-Henri Aubert. Une coopération qui illustre la fécondité des passerelles scientifiques entre Sud et Nord, et l'ancrage international d'une recherche aux applications concrètes.

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« Priscilla Baker a une vision scientifique ancrée dans les réalités sud-africaines. Cette approche s'est forgée dans un contexte historique et social profondément marqué par l'apartheid, et confère à son travail une profondeur rare », souligne Pierre-Henri Aubert. Une trajectoire façonnée par l'histoire du pays, mais aussi par une volonté assumée de mettre la science au service de la société. « Elle porte un regard lucide et engagé sur le rôle de la science dans la transformation de la société sud-africaine », ajoute-t-il.

Cette orientation se reflète dans ses choix de recherche : les capteurs développés dans son laboratoire sont pensés pour répondre aux besoins urgents des populations, notamment en milieu rural, là où les défis d'accès à l'eau potable, aux soins ou à un environnement sain sont les plus criants.

« Face au manque d'équipements pointus en Afrique, nous nous sommes fixé comme objectif de développer un laboratoire qui répondrait non seulement à nos besoins et ceux de nos étudiants, mais aussi à ceux de l'Afrique. Je travaille depuis vingt-deux ans à l'université et entrer dans notre laboratoire est toujours une expérience passionnante. Vous avez des étudiants du Nigeria, du Congo, du Kenya, de Namibie. Nous créons un monde africain cosmopolite. Nous avons des apparences différentes, nous parlons différemment, mais nous sommes heureux et unis par ce lien avec l'Afrique. Je trouve cela plutôt spécial », glisse-t-elle.

Une femme de transmission et d'ouverture

Au-delà de ses recherches, Priscilla Baker s'illustre par un engagement de tous les instants envers les jeunes générations. Son rôle de mentor a permis à de nombreux étudiants, parfois issus de milieux peu favorisés, de s'orienter vers des projets scientifiques novateurs, ancrés dans les réalités africaines. Elle les suit, les encourage, les pousse à l'excellence. « Elle m'a supervisé de ma licence jusqu'à mon doctorat. Nous avons travaillé ensemble pendant des années, et cette expérience m'a appris bien plus sur la vie que sur les sciences que nous pratiquions ensemble. Elle a été un mentor formidable pour moi et m'a également appris l'humilité », témoigne Siyabulela Hamnca, aujourd'hui chercheur au Conseil pour la recherche scientifique et industrielle (CSIR).

L'approche interdisciplinaire de Priscilla Baker, sa rigueur et son sens des applications concrètes continuent de marquer ceux qui ont travaillé à ses côtés. Son ancien étudiant souligne aussi la manière dont elle a bâti un espace de recherche résolument inclusif. « Le professeur Baker a favorisé l'un des environnements de recherche les plus diversifiés et inclusifs du pays. Son laboratoire rassemble des étudiants d'horizons divers, notamment de religions, d'origines ethniques, de genres, d'orientations sexuelles et de parcours éducatifs différents. Elle prend le temps de comprendre les forces, les défis et les aspirations uniques de chaque étudiant, tant sur le plan personnel que professionnel. Elle crée un espace sûr et solidaire où tous les étudiants, en particulier les femmes et les minorités sous-représentées, peuvent s'épanouir, grandir et poursuivre en toute confiance une carrière scientifique. »

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Un engagement qui se traduit aussi dans les orientations récentes de ses recherches. « Un exemple récent est son initiative d'ouvrir un nouveau laboratoire consacré à la dynamique de l'eau de mer, plus précisément à l'étude des métaux et des propriétés de l'eau de mer, comme le pH, dans les ports d'Afrique du Sud, se réjouit-il. Ce projet témoigne de son engagement à relever les défis environnementaux concrets et de sa capacité à élargir son expertise scientifique à des domaines nouveaux et porteurs d'impact. Il reflète également sa vision d'utiliser la science comme un outil de découverte et d'utilité publique. » Pour l'Afrique. Et au-delà.

2025-06-15T14:10:09Z